Critique de Lucette dans La voix de la France - mai 1995
Livres en pile, par Gilles Brochard
Guignol's Nabe
Dans un roman frénétique, émouvant et drôle, Marc-Edouard Nabe fait revivre Céline à travers sa femme, Lucette Almanzor, que rencontre pour les besoins d'un film, un cinéaste célinien et tendre. une vraie réussite.
Depuis quelques années, nous le savions, cela démangeait Marc-Edouard Nabe, romancier, essayiste, pamphlétaire, auteur de deux gros volumes de journaux intimes, d'écrire un livre sur Céline, ce crucifié des lettres, cette ombre qui accompagne ses livres depuis Au régal des vermines. Que faire ? Se mettre à pondre une biographie ? Frédéric Vitoux était déjà passé par là. Rédiger un essai coruscant, Dominique de Roux lui aussi avait publié un excellent livre, La mort de Louis-Ferdinand Céline (réédité chez Bourgois) ; pas question donc, de marcher sur ses plates-bandes. Alors, pourquoi ne pas mettre à profit ses rencontres avec Lucette Destouches alias Lucette Almanzor et l'installer dans un roman dont elle serait l'héroïne ? C’est ce qu'il a fait. Caressant le projet d'adapter Nord à l'écran, l'acteur-cinéaste Jean-François Stévenin fait la connaissance de Lucette dans sa maison de Meudon. Une amitié naît entre eux; grâce à ce coup de foudre réciproque, le lecteur plonge la tête la première, non seulement dans l'intimé charmante de Lucette - être la femme d'un grand écrivain a ses servitudes - mais aussi dans l'histoire littéraire.
Le prétexte de cette rencontre entre le cinéaste et la danseuse nous ouvre bien des horizons. Et l'éclairage que nous donne Nabe sur Céline, tient de l'exploit. Comme le confie Lucette en ouverture du livre : "Tout est vrai comme dans un roman. C’est entre la vie et le rêve. ça me rappelle son portrait de Billie Holiday où on ne voyait pas la femme, on voyait l'âme."
Tour à tour, Nabe en profite pour saluer le célinien Jean Eustache, "le seul vrai grand cinéaste épique de la douleur humaine", rappeler la "fameuse répulsion admirative" de Bernard-Henri Lévy pour l'auteur de Bagatelles pour un massacre, tenter un parallèle entre Céline et Johnny Halliday (vénéré par Stévenin), "deux gémeaux aux regards de husky, la même carrure, le même charisme, les mêmes mouvements déhanchés lents qui tuent", souligner certains modes de vie de l'auteur de Guignol's Band en écrivant que "Céline ne mangeait rien. (...) Juste des croissants et du thé, un thé noir et amer comme s'il avait infusé tout l'éternité... Le tanin du Diable !" Lucette, qui habituellement n'aime pas parler de Céline, se souvient que la tête de son mari était pareille à une bouilloire. "Il était toujours entrain de se frotter le crâne, à cause de ses bourdonnements, confie-t-elle, il a même essayé de jouer de la trompette pour recouvrir le bruit. Ça l'empêchait de dormir. Il dormait assis. Trop de pression dans la tête; il avait un nerf coincé, et puis le rocher fendu." cet homme cassé, physiquement malade, surtout depuis son séjour au Danemark, "mort vivant", voyant le mal partout, était aussi un tendre, ne supportant pas de voir un animal souffrir ; "Je donnerai ma vie pour une petite bête qui va mourir, disait-il, ou un enfant. Facilement."
Céline et Lucette, de retour à Meudon, avaient "une vraie mentalité de romanichels", leur maison ressemblant à une "roulotte". Lucette raconte qu'un jour celui qui se protégeait constamment par sa dureté, avait découpé en morceau un chandail en cachemire qu'elle venait de lui offrir, avant de s'exclamer : "Comme ça, tu ne recommenceras pas." ce qu'on pourrait prendre pour une "clochardisation" du personnage n'était en réalité qu'une volonté pour "effacer toute trace de vanité". Il refusait la belle apparence et le luxe. Il ne voulait pas ressembler au Christ sur la croix, ajoute Lucette, mais à Lazare sortant du tombeau. Quand on sort du tombeau, on n'est pas forcément net." Mais lorsque Céline partait soigner dans le bas-Meudon une vieille dame, il retrouvait alors une "dignité" vestimentaire.
Nabe (toujours par la bouche de Lucette, à la fois lionne et colombe) règle ses comptes à ceux qui ne voient en Céline qu'une image immonde et remet les choses en place à propos de ses pamphlets : "Chacun était une sonnette d'alarme qu'il a tirée (...) C'était pour empêcher la catastrophe, la catastrophe a eu lieu hélas, mais ce n'est pas parce qu'il y a un prophète qui dit qu'il va y avoir quelque chose d'affreux qu'on doit le tuer pour ça, c'est pas de sa faute, il annonce c'est tout." Et sur son antisémitisme notoire, il fait dire dans la bouche d'un de ses biographes, Zagdanski : "A les entendre tous, c'était Céline, et Céline seul, qui faisait de l'antisémitisme, alors qu'il n'a fait que le faire jouir ! Avec son arme qui était son Verbe, son Sexe-verbe de Père-Sperme..." (Ajoutons qu'aux pages 282-283, Lucette n'a pas de mots assez forts pour condamner le nazisme et donner sa version de l'antisémitisme comme de la liberté de pensée de son mari).
Dans ce portrait violent et coloré à la Soutine, très souvent drôle, Nabe swingue, invente même des mots, caracole sans racoler, émeut, apporte un éclairage neuf sur le couple infernal. Il restitue l'image de Céline, surtout quand celui-ci tombe amoureux de Lucette, à qui il a dédié son Voyage par ces mots : " A Lucette Almanzor, déjà si secrète au seuil de sa vie." En cinq minutes, il avait tout compris d'une femme. "Avec moi, s'exclame encore Lucette, Céline était un amoureux de Peynet qui parlait comme un roi de Shakespeare !..."
Gilles Brochard
Lucette, de Marc-Edouard Nabe, Gallimard, 342 pages, 130F
Guignol's Nabe
Dans un roman frénétique, émouvant et drôle, Marc-Edouard Nabe fait revivre Céline à travers sa femme, Lucette Almanzor, que rencontre pour les besoins d'un film, un cinéaste célinien et tendre. une vraie réussite.
Depuis quelques années, nous le savions, cela démangeait Marc-Edouard Nabe, romancier, essayiste, pamphlétaire, auteur de deux gros volumes de journaux intimes, d'écrire un livre sur Céline, ce crucifié des lettres, cette ombre qui accompagne ses livres depuis Au régal des vermines. Que faire ? Se mettre à pondre une biographie ? Frédéric Vitoux était déjà passé par là. Rédiger un essai coruscant, Dominique de Roux lui aussi avait publié un excellent livre, La mort de Louis-Ferdinand Céline (réédité chez Bourgois) ; pas question donc, de marcher sur ses plates-bandes. Alors, pourquoi ne pas mettre à profit ses rencontres avec Lucette Destouches alias Lucette Almanzor et l'installer dans un roman dont elle serait l'héroïne ? C’est ce qu'il a fait. Caressant le projet d'adapter Nord à l'écran, l'acteur-cinéaste Jean-François Stévenin fait la connaissance de Lucette dans sa maison de Meudon. Une amitié naît entre eux; grâce à ce coup de foudre réciproque, le lecteur plonge la tête la première, non seulement dans l'intimé charmante de Lucette - être la femme d'un grand écrivain a ses servitudes - mais aussi dans l'histoire littéraire.
Le prétexte de cette rencontre entre le cinéaste et la danseuse nous ouvre bien des horizons. Et l'éclairage que nous donne Nabe sur Céline, tient de l'exploit. Comme le confie Lucette en ouverture du livre : "Tout est vrai comme dans un roman. C’est entre la vie et le rêve. ça me rappelle son portrait de Billie Holiday où on ne voyait pas la femme, on voyait l'âme."
Tour à tour, Nabe en profite pour saluer le célinien Jean Eustache, "le seul vrai grand cinéaste épique de la douleur humaine", rappeler la "fameuse répulsion admirative" de Bernard-Henri Lévy pour l'auteur de Bagatelles pour un massacre, tenter un parallèle entre Céline et Johnny Halliday (vénéré par Stévenin), "deux gémeaux aux regards de husky, la même carrure, le même charisme, les mêmes mouvements déhanchés lents qui tuent", souligner certains modes de vie de l'auteur de Guignol's Band en écrivant que "Céline ne mangeait rien. (...) Juste des croissants et du thé, un thé noir et amer comme s'il avait infusé tout l'éternité... Le tanin du Diable !" Lucette, qui habituellement n'aime pas parler de Céline, se souvient que la tête de son mari était pareille à une bouilloire. "Il était toujours entrain de se frotter le crâne, à cause de ses bourdonnements, confie-t-elle, il a même essayé de jouer de la trompette pour recouvrir le bruit. Ça l'empêchait de dormir. Il dormait assis. Trop de pression dans la tête; il avait un nerf coincé, et puis le rocher fendu." cet homme cassé, physiquement malade, surtout depuis son séjour au Danemark, "mort vivant", voyant le mal partout, était aussi un tendre, ne supportant pas de voir un animal souffrir ; "Je donnerai ma vie pour une petite bête qui va mourir, disait-il, ou un enfant. Facilement."
Céline et Lucette, de retour à Meudon, avaient "une vraie mentalité de romanichels", leur maison ressemblant à une "roulotte". Lucette raconte qu'un jour celui qui se protégeait constamment par sa dureté, avait découpé en morceau un chandail en cachemire qu'elle venait de lui offrir, avant de s'exclamer : "Comme ça, tu ne recommenceras pas." ce qu'on pourrait prendre pour une "clochardisation" du personnage n'était en réalité qu'une volonté pour "effacer toute trace de vanité". Il refusait la belle apparence et le luxe. Il ne voulait pas ressembler au Christ sur la croix, ajoute Lucette, mais à Lazare sortant du tombeau. Quand on sort du tombeau, on n'est pas forcément net." Mais lorsque Céline partait soigner dans le bas-Meudon une vieille dame, il retrouvait alors une "dignité" vestimentaire.
Nabe (toujours par la bouche de Lucette, à la fois lionne et colombe) règle ses comptes à ceux qui ne voient en Céline qu'une image immonde et remet les choses en place à propos de ses pamphlets : "Chacun était une sonnette d'alarme qu'il a tirée (...) C'était pour empêcher la catastrophe, la catastrophe a eu lieu hélas, mais ce n'est pas parce qu'il y a un prophète qui dit qu'il va y avoir quelque chose d'affreux qu'on doit le tuer pour ça, c'est pas de sa faute, il annonce c'est tout." Et sur son antisémitisme notoire, il fait dire dans la bouche d'un de ses biographes, Zagdanski : "A les entendre tous, c'était Céline, et Céline seul, qui faisait de l'antisémitisme, alors qu'il n'a fait que le faire jouir ! Avec son arme qui était son Verbe, son Sexe-verbe de Père-Sperme..." (Ajoutons qu'aux pages 282-283, Lucette n'a pas de mots assez forts pour condamner le nazisme et donner sa version de l'antisémitisme comme de la liberté de pensée de son mari).
Dans ce portrait violent et coloré à la Soutine, très souvent drôle, Nabe swingue, invente même des mots, caracole sans racoler, émeut, apporte un éclairage neuf sur le couple infernal. Il restitue l'image de Céline, surtout quand celui-ci tombe amoureux de Lucette, à qui il a dédié son Voyage par ces mots : " A Lucette Almanzor, déjà si secrète au seuil de sa vie." En cinq minutes, il avait tout compris d'une femme. "Avec moi, s'exclame encore Lucette, Céline était un amoureux de Peynet qui parlait comme un roi de Shakespeare !..."
Gilles Brochard
Lucette, de Marc-Edouard Nabe, Gallimard, 342 pages, 130F
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