Dominique Durand critique L'âme de Billie Holiday - Le Canard Enchaîné - 23 juillet 1986
Lettres ou pas Lettres
JAZZ A TOUS LES ETAGES
J'IGNORE qui est Sophie Edelman, mais son éditeur ne lui a pas rendu service en publiant, sous l'étiquette mensongère de "roman", un devoir d'écolière qui se roule dans le clicheton (1). Mise à part l'inexistence de l'historiette, des personnages et de leurs supposées passion, on n'échappe pas aux "traînées laiteuses de la nuit", au "rideau de ses cils" et autre "sirène aux yeux d'onyx". A croire que le comité de lecture de l'honorable maison de la rue Jacob était raide défoncé lorsqu'il accepta le manuscrit. Heureusement, à un moment, notre blueseuse annonce à son public bluesé qu'elle va interpréter un air de Billie Holiday, "All of you, ou "Baby Lou"...
... Un petit chorus et l'on embraye sur du vrai "soul", un hymne à Lady Day, un brame d'amour à "Eléonore des vacances" écrit, mis en scène, chanté et arrangé par un homme-orchestre toujours aussi agaçant et doué, Marc-Edouard Nabe, dont je vous avais causé quelque peu à la parution, l'an dernier, de son "Au régal des vermines" (Ed. Barrault).
Il tient la route et la mélodie sur plus de deux cent pages sans s'essouffler, sans tomber dans la biographie ni l'hagiographie : il nous donne à entendre comment son p'tit cœur fait boum et sa tête se dessoude lorsqu'il réécoute "Billie's Blues" ou "I love my man". Il faut dire qu'il a été marqué. Il n'était encore qu'un sale petit fœtus de six mois quand ses parents l'ont emmené à Carnegie Hall où Lady Day se produisait : "Je tendis mon cordon et imitai sur cette basse improvisée les pulsations des quatre temps." (2)
Et, depuis, ce jeune homme nonchalamment pressé écrit d'une main et contrebasse de l'autre, sans débander. Ce qui ne l'empêche pas d'enrager en pensant que 2% seulement de la musique de jazz qui a été joué depuis les noires origines ont été enregistrés. il voudrait que pas une note ne se perde, c'est un archiviste de l'alchimie, il n'aime pas gâcher, d'autant plus, écrit-il, qu'en ces temps d'"hi-fi folle... on comprend de moins en moins ce qui fait que la musique est l'art de la mort, celui qui ne retient pas". Lui retient tout, du "sirop de gorge de Nat King Cole" à Lester Young et son saxo, "sa gourmette balance autour de ses deux petites mains laiteuses de vieille, caressant les clés comme si c'était les multiples et délicates aréoles de la musique elle-même". Cela rappelle les pages d'une retenue délirante que Nabe consacre, entre autres, au "Baron Mingus" dans son précédent travail de fourmi (3).
Mais le phare, c'est cette femme aux bras troués qui, avec sa "voix de seringue", a trouvé le moyen de chanter le mystère, remonter la clé de sol au plafond de l'"alchimie sonore", l'insurpassable Billie, "elle si café au lait ! Et tout un orchestre beurré rêvait de jouer sa tartine".
Nabe ne fait pas d'arrêts sur image pour le plaisir mécanique de la métaphore, mais les met au service de ce qu'il veut expliquer : l'âme de Lady Day, les "plaies swinguinolentes de ses ballades", "cette voix rayée aux cailloux titubants" qui sait caresser "une planche de fakir dans le sens du poil" ! Si après cela vous ne vous précipitez pas chez un vieux disquaire pour essayer de trouver l'enregistrement de "Do you know what it means to miss New Orleans", c'est à désespérer du pouvoir de la littérature !
(1) "Destin d'une chanteuse de blues", par Sophie Edelman (Le Seuil)
(2) "L'âme de Billie Holiday", de Marc-Edouard Nabe (Denoël)
(3) "Zigzags", de Marc-Edouard Nabe (Ed Barrault)
Dominique Durand
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