Critique de Sébastien Lapaque sur Inch'Allah - Valeurs - 23 novembre 1996
Marc-Édouard Nabe au jour le jour
La publication d’un journal intime s’impose à un écrivain comme un exercice de liberté. Cette réalité, inscrite au dos du premier volume de celui de Marc-Édouard Nabe, claquait comme un manifeste : « Plus on connaîtra ma vie dans les moindres détails, plus je serai libre. »
C’était il y a cinq ans. Depuis, sa vie est devenue familière aux fidèles qui se portent acquéreurs de tout ce qu’il écrit. Car Marc-Édouard Nabe, diabolisé lors de la sortie d’Au régal des vermines, souvent entouré d’un mur de silence depuis, jouit du privilège de tous les auteurs que maudissent les bien-pensants d’hier et d’aujourd’hui. Il bénéficie, spontanément, de la sympathie de ceux pour qui seuls comptent les violents, les écrivains dont l’œuvre est la respiration. La légitimité littéraire de son journal est là. Cette forme, Marc-Édouard Nabe l’a adoptée parce qu’elle s’est imposée comme une nécessité.
Parisien, nombriliste, onaniste, maniéré, monotone, malodorant, provocateur, gamelard, paranoïaque, les épithètes ne manquent certes pas à ses adversaires. Elles ne font pas non plus défaut à ceux qui le jugent sensible, original, inventif, inspiré, mordant, percutant, mélodique, fulgurant, flamboyant. Comme Bernanos, Marc-Édouard Nabe a juré d’émouvoir ses lecteurs « d’amitié ou de colère », et il y parvient plutôt bien.
Les presque mille pages couvrant la période mai 1986 - juin 1988 qui sont révélées aujourd’hui constituent un objet littéraire fascinant. Pas seulement pour les récits de vacances avec Jean-Edern Hallier, de déjeuners avec Philippe Sollers, de rencontres avec Albert Spaggiari (!), de tête-à-tête avec Miles Davis ou pour les développements toujours swingants sur le jazz. Inch’Allah est une somme contre l’infamie de l’époque du tout-médiatique, de « la médiocrité capitaliste et spectaculaire » et du totalitarisme démocratique.
Il faut y découvrir, aussi, une profonde méditation sur le temps. Nabe sent et donne à sentir l’impossibilité de l’époque, la suspension. Certains jours durent une ligne, d’autres trois pages, mais ils se succèdent tous comme une mécanique dont l’écrivain épouse le rythme. Exercice d’humilité ? On le croirait si un journal intime n’offrait une possibilité infinie de s’élaborer soi-même. En usant de ce pouvoir, Nabe prouve qu’il est, au sens de Rimbaud, absolument moderne.
Écrivain, peintre, musicien, il s’essaierait volontiers à tous les autres arts s’il avait le sentiment que sa vie pouvait n’être plus que création. Une telle aspiration l’amène naturellement aux portes du mystère de la foi. Lecteur boulimique de Bloy, Péguy, Claudel et Simone Weil, Nabe le créateur, Nabe l’artiste, Nabe le démiurge partage la certitude avec son cousin Nietzsche que Dieu est un concurrent insupportable. Reste à le supprimer, ou à le rencontrer pour ne faire plus qu’un avec Lui. Le mystère de ce duel ou de cette rencontre est un des secrets du temps. « Entreprise de résurrection », le journal intime est peut-être un moyen de hâter son dévoilement.
Sébastien Lapaque.
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