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    Accueil Sur Nabe Presse 1995 Critique de Lucette par Pierre Chalmin - Le Quotidien de Paris - 14 mars 1995

    Critique de Lucette par Pierre Chalmin - Le Quotidien de Paris - 14 mars 1995

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    Critique de Lucette par Pierre Chalmin - Le Quotidien de Paris - 14 mars 1995

    Nabe perd le Nord

    Qui t’a fait célinien ? La bataille fait rage, chez les admirateurs de l’auteur du Voyage au bout de la nuit, pour savoir ce qui autorise les uns et les autres à se réclamer de lui. Marc-Édouard Nabe se prévaut de sa fréquentation assidue de Lucette Almanzor, la veuve de l’écrivain, et en fait un roman.

    C’est sans surprise. Nabe n’a rien écrit depuis Au Régal des Vermines ; qui est un grand livre. Au moment où il accède au prestigieux et virginal emballage NRF, l’auteur confirme gentiment le farouche pucelage qu’il a regagné et qu’il ne veut plus perdre.
    C’est le livre d’un film qui ne s’est pas fait, celui de Jean-François Stévemin qui prétend depuis vingt ans tourner Nord de Louis-Ferdinand Céline. L’auteur nous raconte le livre, c’est son fil rouge. Il le raconte plutôt bien, comme on raconte un film à voir ou un livre à lire. Petites syncopes, plans qui s’enchaînent, clins d’œil, images et anecdotes, Nabe écrit cinématographiquement et donnerait aux plus récents martiens atterris l’envie de lire Nord, si les Martiens étaient assez martiens pour lire Nabe plutôt que Céline.
    Il ne s’agit pourtant pas d’un livre sur Nord, ni sur Stévenin, pas davantage du script d’un film dont on ignore s’il se fera jamais ou si un réalisateur ambitieux y a finalement renoncé ; ça n’est qu’un faux roman dont tous les personnages sont réels. Ça s’appelle Lucette…

    Lucette Almanzor, veuve officielle et héritière authentique de Céline depuis le 1er juillet 1961, papesse du célinisme mondain, carrefour de tous les fantasmes. Marc-Édouard Nabe aime Céline, on le prendrait difficilement en défaut d’adoration. Ça ne lui prête pas le talent de l’évoquer. L’instant théorique où il déraille, fait son petit Sainte-Beuve sans avoir dégluti, précède immédiatement la première ligne de ce livre inutile. Trop fort flatté de son introduction au « saint des saints », route des Gardes à Meudon, l’auteur assène sans sourciller qu’un célinien qui se respecte est d’abord « lucettien » amoureux… C’est énorme et fort mal démontré.
    Énorme d’abord parce qu’il est peu de femmes qui soient à la hauteur des passions qu’elles inspirent : il n’existe aucune présomption en faveur de Lucette. Énorme encore parce que la « Lili » de la trilogie D’un château à l’autre, Nord, Rigodon, apparaît infiniment anecdotique, très loin derrière le chat Bébert. Lucette que constate Nabe se manifeste en préambule dans une espèce d’envoi qu’elle signe au livre éponyme, exergue qui ne veut rien dire : « Moi je n’existe pas… Si tous les écrivains sont dangereux, Nabe ne l’est pas plus qu’un autre… Tout a été dit. Maintenant, la parole est à l’écriture ». Préalable et délicieusement sommaire aperçu de sa sottise.
    Elle couvre ainsi les mille calomnies sournoises qui sont la manière de Nabe et la trame très convenue de ses publications. Les amis de Louis, de Louis-Fé, de Ferdinand du Docteur Destouches ou de Céline, sa mère, sa fille, sa première femme, son petit-fils, Nicole Debrie qui écrivit le premier et le meilleur livre sur Céline, Dominique de Roux (auteur d’un somptueux essai, La mort de Louis-Ferdinand Céline, et initiateur de l’Herne que Lucette taxe d’avorton) Marc Laudelout, (fondateur du fameux Bulletin célinien), sont couverts de ridicule ou d’injures. Soyons juste, Marc-Édouard Nabe nous dévoile des céliniens qu’on n’attendait pas, qui remplacent avantageusement tous ceux qu’il efface, et le lecteur sera heureux d’apprendre que Johnny Hallyday, Hendrix, sa concierge, sa maîtresse et son poisson rouge sont céliniens puisqu'ils plaisent à Lucette.
    Lucette est du très mauvais Nabe, du Nabe émasculé qui court après l’hommage d’une midinette frigide qui n’en vaut décidément pas la peine.

    Pierre Chalmin.