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    Accueil Sur Nabe Presse 1994 Critique de Tohu-Bohu par Pierre-Luc Moudenc - Rivarol - 18 février 1994

    Critique de Tohu-Bohu par Pierre-Luc Moudenc - Rivarol - 18 février 1994

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    Critique de Tohu-Bohu par Pierre-Luc Moudenc - Rivarol - 18 février 1994

    L’art brut de M.-E. Nabe

    Marc-Édouard Nabe publie, sous le titre Tohu-Bohu, le second volume de son Journal intime. Quelque huit cent vingt pages bien tassées. Plus un index qui en compte, à lui seul, soixante-quatre. Un pavé. À première vue – mais à première vue seulement – l’œuvre d’un graphomane. Car, outre la tâche de diariste scrupuleux qu’il s’assigne, Nabe, simultanément, met en chantier d’autres écrits, dessine et peint, joue, à l’occasion, de la guitare avec son père dans les clubs de jazz parisiens, est reçu et rend des visites, dévore tous les volumes qui lui tombent sous les yeux, se rend dans les musées et les galeries, se consacre enfin à Hélène, sa muse, avec une fréquence enviable.
    Où diable trouve-t-il le temps d’assouvir une telle boulimie ? Et puis, n’est-il pas superfétatoire de consigner ainsi, au jour le jour, par le menu, tout ce qui fait son existence ? Si la première question demeure insoluble, la réponse à la seconde est non. Pour lui, en effet, il n’est de vie que fixée par l’écriture. Non point ordonnée, reconstruite, mais saisie dans son jaillissement même avec la spontanéité du soliste de jazz (1).
    Et la magie opère. Le lecteur, malgré qu’il en ait, se trouve emporté dans ce maelström de mots, d’idées, de sentiments, de passions. Il devient complice, même à son corps défendant. Ravi, dans tous les sens du terme, ou horripilé, c’est selon. Captivé, en tout cas, par un auteur qui se livre avec une totale impudeur. Une naïveté parfois si déconcertante qu’elle finit par confiner à une manière de rouerie supérieure. « On croyait voir un écrivain, on trouvait un homme », disait Paraz à propos de Céline. Le propos vaut d’être ici transposé.
    Tohu-Bohu, comme déjà Nabe’s Dream (Éditions Le Rocher), livre à l’état brut l’homme Nabe. Intéressant spécimen d’énergumène qui, à l’époque, n’a pas atteint la trentaine et dont on ne voit guère d’équivalent parmi les écrivains de sa génération. En 85, il a déjà publié Au régal des vermines (Éditions Barrault), au grand scandale des bien-pensants, et essuyé la vindicte du justicier Benamou lors d’une émission d’« Apostrophes » terminée en pugilat. Sous l’œil du patelin Bernard Pivot, une bataille d’Hernani largement médiatisée et dont les remous mirent quelques mois à s’apaiser. Une aubaine, à vrai dire, pour tous les guetteurs de l’hydre renaissante, que ce petit jeune homme à lunettes maladroit et provocateur, à l’élégance surannée de dandy.
    L’« affaire » nourrit maintes pages du Journal – revue de presse, lettres de lecteurs (et de lectrices plus ou moins maboules), agitation du microcosme littéraire. Voilà Nabe en position de pestiféré. Quasiment seul contre tous, car les commentateurs non-conformistes (il en existe) demeurent réservés. Authentique trublion ou pantin manipulé ? Pavé dans la mare, ou coup de pub magistralement monté ? Difficile de trancher. Chez beaucoup, le souci, surtout, de ne pas être dupes.
    Quoi qu’il en soit, poursuivi par la LICRA, discrédité aux yeux de l’Intelligentsia, Nabe apprend ce qu’il en coûte d’admirer Céline et Rebatet et d’avoir l’outrecuidance, ou le mauvais goût, de le proclamer. Position difficilement tenable que celle de réprouvé universel. Un réprouvé auquel, toutefois, il ne déplaît pas d’être fustigé dans les journaux d’« extrême-droite », comme en témoignent ses commentaires. De quoi laver sa réputation de fasciste et de nazillon, sinon se refaire une virginité.
    Ambiguïté déconcertante – mais Nabe n’aime rien tant que déconcerter, si grande est sa phobie d’être « récupéré ». C’est une des constantes de son livre. Autant on partage son aversion pour toutes les fausses valeurs, pour Harlem Désir et sa Pote Génération, pour les pontifes de Libération et autres donneurs de leçons (« le camp des “de gauche”, c’est-à-dire des collabos »), autant on souscrit à ses éreintements, souvent dignes des vociférations d’un Bloy ou d’un Rebatet (celui de Duras, à propos de son ahurissant article sur Christine Villemin, frappe juste et fort), à sa lucidité méritoire, autant certaines de ses complaisances paraissent affligeantes.
    Ainsi de l’admiration qu’il témoigne au très douteux Georges Bernier, alias Professeur Choron, pitoyable historion dont les provocations ne dépassent jamais le niveau de celles d’un Tzara du pauvre. La fidélité de Nabe aux mardis de « Hara-Kiri », auquel il a, dans sa jeunesse, collaboré comme dessinateur, pourrait, à la rigueur, s’expliquer par les amitiés qu’il a, malgré son « évolution », conservées dans le milieu gauchiste et libertaire, même si plusieurs membres de l’équipe se sont détournés du pestiféré. Mais cela ne mérite assurément pas la relation sempiternelle, et consternante, de réunions placées sous le signe de la grosse rigolade obligatoire d’une vulgarité à faire pleurer. Qu’un garçon aussi manifestement sensible, se complaise en semblable compagnie, voilà qui semble pour le moins incongru. Encore un élément de son ambiguïté.
    Car sa finesse est indéniable. Les portraits qu’il trace de quelques céliniens notoires (son livre lui a ouvert grandes les portes de ce cercle informel) révèlent un sens aigu de l’observation. Ils feront, à n’en pas douter, grincer quelques dents...
    Au chapitre des portraits, comment ne pas retenir celui de Véronique Rebatet, criant de vérité ? Celui de Jean-Edern Hallier ? Ou encore d’Arletty, qui le reçoit dans son appartement de la rue Rémusat ? Ceux des cénacles parisiens dans lesquels il évolue, sans être dupe de leur snobisme ou de l’arrivisme forcené de la plupart de ceux qui les composent ? Nous pénétrons à sa suite dans la cuisine éditoriale. Voire dans l’arrière-cuisine. Coups fourrés et peaux de banane y sont de règle – ce qui, à vrai dire, ne constitue pas une révélation. Barrault, l’éditeur longtemps hésitant du Régal, le Dilettante, qui publiera plusieurs de ses opuscules, Denoël, qui a laissé filer le pamphlet, mais récupérera un essai sur Billie Holiday et un roman, Le Bonheur, y dansent un carrousel grotesque.
    Nabe, un temps ébloui par Sollers et sa cour (il faut relire le tome 1 de son Journal), est devenu méfiant. Ses yeux se sont dessillés. Et il n’a rien perdu de sa faculté d’indignation, qu’elle prenne pour cible l’ineffable Bernard-Henri Lévy ou « les charognards comme Bercoff et sa bande de filipacchisés ». Elle lui inspire des trouvailles savoureuses, comme le qualificatif de « stalinhyène » appliqué à Simone Signoret. Tel est le pamphlétaire qui a retenu la leçon de ses maîtres et retrouve spontanément leur incandescence. Bel exemple d’innutrition. Comment ne pas lui savoir gré de cette insolente vigueur ?
    Mais Tohu-Bohu ne se cantonne pas à la démolition systématique. L’enthousiasme de l’auteur, sa ferveur, cette « divine ardeur » dont parle le poète, sont à la mesure de sa capacité de haine. Et de son appétit universel pour l’art. Dans son panthéon, Orson Welles côtoie Gen Paul et Sam Woodyard, son partenaire et ami, qui fut le meilleur batteur de Duke Ellington et qui se meurt d’un cancer à l’Hôtel Dieu. Nul faux-semblant dans ses adulations – même si certaines sont, nous l’avons dit, discutables –, mais une profondeur et, souvent, une émotion qu’il parvient à faire partager. « L’ignorance n’est rien, note-t-il, ce qui est insupportable c’est l’insensibilité. »
    Chacune des pages de son livre traduit sa sensibilité, qu’il conte sa vie quotidienne avec Hélène (il ne nous épargne aucun détail, fût-il scabreux, et sa compagne bat de loin, dans l’index, le record du nombre des citations !) ou fasse pénétrer son lecteur dans l’alchimie de la création, qu’elle soit littéraire ou picturale. Même dans les passages les plus apprêtés, ceux que l’on pourrait considérer comme des morceaux de bravoure, demeure une spontanéité que trahit, comme, par exemple, chez Léautaud, le primesaut de la forme.
    Finalement ce qui touche le plus, chez Nabe, c’est la fraîcheur quasi enfantine qu’il manifeste souvent. Et, en même temps, sa faculté de prendre du recul par rapport à son époque. Son narcissisme – celui de l’artiste – n’est que l’autre face de sa fragilité. Tohu-Bohu livre le tout en vrac. À l’état brut. Chacun reste libre d’y faire son choix.

    P.-L. Moudenc.

    (1.) Les amateurs de jazz trouveront dans Jazzman n° 174, de février, un bon article de M.-E. Nabe sur Ornette Coleman qui pourrait, à quelques égards, être considéré comme le Céline du saxophone. Je ne résiste pas au plaisir d’en relever une phrase : « Quand il traverse une gamme, Ornette Coleman passe à travers les notes comme un enfant pressé sous la pluie passe à travers les gouttes. »