Critique de Kamikaze par Pierre-André Zurkinden - La Liberté - 6 mai 2000
Nabe dit tout et encore plus
Voici le quatrième tome du Journal intime de Marc-Édouard Nabe : 1 300 pages d’émotions, d’amour et de haine. Roboratif !
Au XIXe, un certain Henri-Frédéric Amiel accouchait d’un Journal intime manuscrit de 16 700 pages ! Cette œuvre hors du commun est entrée dans la littérature universelle, témoin réaliste d’une époque. Et voilà qu’en 1991, un jeune écrivain, qui vient sans complexe de troubler le landernau littéraire parisien avec un violent pamphlet intitulé Au régal des vermines, se prend la tête à deux mains et se dit qu’il va faire la même chose. Lui aussi va tenir son Journal intime, et les autres n’auront qu’à bien se tenir !
Pourtant, publier un Journal intime de son vivant, alors que l’on n’est pas encore un écrivain couvert de gloire, que l’on ne porte pas l’habit vert, ce n’est certes pas une sinécure… Mais le jeune homme affiche déjà bien haut une morgue certaine à l’égard de ses confrères de plume : c’est décidé, il sera l’écrivain avec lequel il faudra compter. Ses premiers livres (Zigzags, L’âme de Billie Holiday, Chacun mes goûts) vont confirmer le talent de ce prolifique et swingant créateur qui noircit le papier à la vitesse de l’éclair.
Or donc, il faudra désormais trouver un éditeur qui veuille bien se lancer dans l’incroyable aventure d’une publication de milliers et de milliers de pages promises par ce Marc-Édouard Nabe. Les Éditions du Rocher vont accepter de publier ce jeune prodige. On connaît la suite : quatre volumes sortis à ce jour. Après Nabe’s Dream, Tohu Bohu et Inch’Allah, voici que déboule Kamikaze, dont la couverture s’orne d’un shadock nabien verdâtre de méchanceté. Un pastel de l’auteur qui nous montre un personnage grotesque qui pourtant soulève son chapeau en signe de bienvenue…
Kamikaze débute à la page 2613 et nous fait entrer dans l’intimité de Nabe entre 1988 et 1990. Deux ans qui verront deux accouchements pénibles, celui de sa femme, qui lui donne un petit Alexandre, et celui de la préparation de la parution de Nabe’s Dream, le premier tome du Journal. « En me relisant, je suis effaré devant cette somme de caprices idiots et de sentiments horribles. Inutile de dire que je n’ai rien corrigé qui puisse altérer l’impression désagréable, qui se dégage du personnage émotif et cruel que je suis. »
Ce livre est un tel pavé qu’il est impossible de le lire d’un seul trait. Il faut le déguster petit à petit, comme un dessert à la fin du repas. Pour ceux qui ont lu les volumes précédents, l’écrivain est toujours aussi implacable et doué. Il virevolte entre sa femme, la littérature, le cinéma et le jazz, en témoin toujours attentif, concerné. Rien ne le laisse indifférent. Il nous livre ses émotions et ses impressions sans aucune retenue.
Kamikaze fait la part belle aux gens que Nabe inscrit dans sa mythologie personnelle. Ainsi les pages consacrées aux visites chez Arletty ou chez Lucette Destouches, la veuve de Céline, deviennent des instants de pur bonheur. « Lucette est loquace. Elle est lancée. Elle nous parle en toute confiance. Elle nous raconte combien Céline était passionné par la recherche médicale. Un jour, il arrive la figure brûlée par l’explosion d’une cornue qu’il avait fait bouillir pour des expériences. Pour cacher ses brûlures, il s’est fait pousser la barbe. On a vu plusieurs mois Louis se promener dans Montmartre avec la barbe. Je lui disais : tu ressembles à Jésus-Christ ! » Beaucoup d’anecdotes peu connues font ainsi le corps de Kamikaze. Car Nabe ne parle pas seulement de lui-même, comme un diariste en quête d’une quelconque psychanalyse, non, il écrit surtout sur les autres, nous mettant en scène la vie des gens qui l’entourent ou qui l’intéressent. Son vrai talent c’est de créer un univers romanesque à partir de son quotidien. Ce n’est pas donné au premier écrivain venu !
Pierre-André Zurkinden
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