Article sur Nabe dans l'Evénement du jeudi - 27 février 1997
Nabe : moi, moi, moi, moi et moi
Après Jean-Edern Hallier, le nouvel écrivain infréquentable.
Non content de noircir les milliers de pages d'un journal intime féroce, Marc-Edouard Nabe occupe les kiosques avec un magazine satirique qu'il écrit seul, de A à Z.
Voilà qui va peut-être agrandir le cercle de ses lecteurs, certainement pas celui de ses amis. Soupçonné d'ultra-droitisme et, pis encore, auteur sulfureux par excellence, imprécateur logorrhéique dévidant un interminable et féroce journal intime dont le troisième tome est paru récemment, Marc-Edouard Nabe se lance aujourd'hui, avec la violence de ton qui le caractérise, dans le journalisme. Se souvenant de ses débuts à Hara-Kiri et à Charlie Hebdo, et aussi de sa collaboration plus récente à l'Idiot international, il lance en effet un journal satirique mensuel, l'Eternité (1). Avec cette particularité qu'il le rédige lui-même en entier, aidé seulement de dessinateurs (et avec, il est vrai, pour ce premier numéro, la collaboration involontaire de "pigistes" d'une certaine notoriété, tels le Marquis de Sade ou Mao Zedong). Ce faisant, il se réclame sans modestie outrancière d'une tradition littéraire, celle d'un Karl Kraus rédigeant son journal, Le Flambeau, ou d'un Mallarmé s'amusant à écrire tous les articles de sa revue pour dames, La Dernière Mode. Sauf qu'il n'est pas question ici de parler chiffons, mais bien de donner des coups de griffe. D'ailleurs, si quelques semaines seulement avant de disparaître Jean-Edern Hallier lui a remis le prix Paris-Dernière, ce fut un peu comme on transmet un flambeau, une manière d'adouber dans le rôle qu'il devinait sans doute bientôt vacant, du nouvel "affreux" des lettres françaises. Un rôle qui va comme un gant à cet élégant teigneux en nœud pap', fan des grands éructants façon Bloy ou Céline, dont la carrière a été émaillée d'incidents. Depuis le coup de sang de Georges-Marc Benamou, en 1985, boxant dans les coulisses d'"Apostrophes" un Nabe trop célinien à son goût, jusqu'au refus, il y a quelques mois, de Viviane Forrester de participer à un débat où était convié Nabe.
Reste que, si l'homme cultive, avec une délectation quasi masochiste, l'art de se faire des ennemis, son œuvre, et notamment son étonnant journal anthume, lui vaut des admirateurs aussi éperdus qu'inattendus. La preuve-ci contre.
Bernard Le Saux
(1) L'Eternité, journal mensuel, 20p, 20F
Ce que je ferais à la page 2067
Ne demandez jamais à Marc-Edouard Nabe : " Comment vas-tu ce matin ?", il vous répondrait, sans ironie : "Tu le sauras dans le tome XII de mon journal intime, à paraître en 2017." Nous devrons pour le moment, nous contenter du tome III, qui raconte, jour après jour, les années 1986,1987, 1988 de l'auteur du Régal des vermines. Jour après jour ? Heure par heure, plutôt. Car Marc-Edouard Nabe, retranscrit ici, avec une précision d'horloger, chaque instant de sa vie, décrivant avec une maniaquerie maladive le mouvement de la grande aiguille, de la petite, et même de la trotteuse. Car en fait, derrière son style de grand galop, Nabe trotte. Il nous livre sa vie, grandeur nature, sans tri ni hiérarchisation des faits. Ainsi, la rencontre avec Spaggiari de la page 1687 est-elle consignée avec la même rigueur que le calembour de Luis Rego de la page 2306. J’indique le numéro des pages car, pour Nabe, ce sont les pages qui passent, et non les mois. Marc-Edouard Nabe ne mourra pas en 2022 ou en 2045, mais à la page 46257 de son journal intime (soit dans le tome XXI !).
Oui, Marc-Edouard consigne tout dans cette œuvre-vie gargantuesque : ainsi cet article y finira-t-il aussi, scrupuleusement recopié par l'auteur, qui y rajoutera le commentaire assassin du génie incompris. Nabe se plaint aujourd'hui de n'avoir aucune presse : c'est que les critiques susceptibles de parler de lui sont descendus en flamme, presque toujours injustement, dans Inch'Allah (et ses prédécesseurs : Nabe's Dream et Tohu-Bohu). N'ayez crainte, il restera à Nabe un recours pour alimenter son journal : ses factures France Télécom et ses avis d'imposition. D'ailleurs puisqu'il recopie tout du courrier qu'il reçoit, j'ai pensé, afin de l'empêcher d'écrire son journal, lui envoyer chaque jour dix pages du mien : n'est-ce pas, au-delà du piratage borgésien, une manière d'être édité à peu de frais ? Avec cet ouvrage écrit comme on filmerait à la vidéo tout ce qu'on mange, aperçoit, visite, rencontre et où la description d'un décès peut côtoyer celle de la cuisson du steak de Sollers. Nabe nous prouve que sa vie n'est que le brouillon de son œuvre. Nabe ne sort jamais seul : il sort avec son journal.
A force de n'exister que pour donner à lire, périra-t-il d'un cancer de son œuvre ? Une telle entreprise, dans un monde ou l'écrit s'évapore, à quelque chose de magnifique et de courageux. Le propre d'un journal ne serait-il pas de susciter l'évènement ? Nabe, lui, nabifie tout ce qu'il touche. à jamais.
Yann Moix
Inch'Allah, journal intime 3 de Marc-Edouard Nabe, éd. du Rocher, coll. "Littérature", 245F.
Ou ils adorent...
CLAUDE NOUGARO (auteur-compositeur)
" Je suis un admirateur inconditionnel de Nabe; C'est un très grand artiste de la langue. Il fait des jeux de sons, de mots, de lumière en permanence. C’est un jazzman. Dès ses premiers écrits, il m'a agrippé les neurones. Nabe fait du cinémot : son journal, c'est la poursuite incessante de son film personnel. Et, du point de vue du travail sur la mémoire, c'est le Proust du présent."
VUILLEMIN (dessinateur)
"Nabe est le seul écrivain qui me fasse vibrer physiquement. Ce que j'aime surtout, c'est son journal, que je lis comme un roman, alors qu'en général les romans m'ennuient. En plus, ce qui me plaît, c'est que Nabe n'est pas lâche : beaucoup d'écrivains mettent des initiales ou publient après leur mort, pas lui. Il raconte tout, sans pudeur, surtout vis-à-vis de lui-même. Pour moi, le journal de Nabe sera un monument comme le Journal littéraire de Léautaud. Quant au parisianisme, Nabe est parisien : il peut quand même pas écrire le journal d'un boulanger de l'Aveyron."
PHILIPPE SOLLERS (écrivain)
" Nabe déclenche la violence physique, alors que personne n'est plus doux que lui. Ce corps-là déclenche une excitation dans les insultes. Il est le seul à publier son journal dans une époque d'amnésie. Celui-ci permet, et permettra, de penser l'époque, et ce sera le seul. Toutes proportions gardées, Nabe est semblable à Gide : le Journal de Gide suscitait la même haine. Il y a dans le livre de Nabe de grands passages de littérature;"
... Ou ils détestent
FREDERIC DUTOURD (écrivain)
"J’ai giflé Nabe parce que Nabe est un rat d'égout. On lui confie des choses intimes et, lui, il rentre chez lui et se dépêche de tout retranscrire. il faut se méfier de lui. il a un magnétophone dans le slip."
GUY SCARPETTA (écrivain)
"Nabe a écrit un très beau livre sur Billie Holiday. Pour le reste : hypertrophie du style, au détriment de tous les registres que doit investir un écrivain authentique."
GILLES HERTZOG (écrivain)
"Nabe n'a pas le courage de Daudet. Son talent de l'insulte ne peut s'exprimer qu'au dixième de ses possibilités, parce que l'époque ne permet plus de dire n'importe quoi. Les imprécations céliniennes ont fait leur temps : Nabe ne peut plus courir le 100 mètres, alors il court le 10 mètre. La littérature y perd peut-être, mais la démocratie y gagne."
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