Nabe donne son avis sur Jean Dutourd dans Le quotidien des livres - 15 octobre 1985

TELS QU'ILS LE JUGENT
Au tribunal de ses contemporains, Jean Dutourd se voit jugé de diverses manières. Rayonnant, styliste, courageux, marrant, infâme.... Dans la quête au vrai Dutourd que nous pratiquons aujourd'hui, voici onze reflets déformés d'une façon ou d'une autre, pour une image...

PHILIPPE SOLLERS "Il a beaucoup de talent. J'aime toujours lire ses billets de France-Soir, même quand il exprime des idées qui me paraissent très courtes. Il n'a sûrement pas l'intention de passer pour quelqu'un de complexe et de profond, qui ouvre sur les choses des perspectives nouvelles. Mais dans une époque de misère grammaticale, c'est agréable de trouver quelqu'un qui sait écrire."
PATRICK BESSON ".. Tête de chien. Quand je pense à Dutourd, je pense aussitôt à son roman Tête de chien, que j'ai lu à l'âge de 11 ans pendant le mariage de mon frère, où je m'ennuyais, à Briançon. C’est un très beau livre. Même si je suis contre la peine de mort, j'aime bien le livre qu'est Tête de chien."
ERIC NEUHOFF "Jean Dutourd m'inspire du respect. C’est quelqu'un que j'aime bien. Il faut beaucoup de courage et de talent pour écrire un billet marrant chaque jour dans un quotidien. Mais comme je suis snob, j'aurais préféré le découvrir. Maintenant, tout le monde l'admire, et ça fait un peu comme le Pré Catelan avant et après l'invasion du week-end, quand la belle pelouse anglaise se retrouve jonchée de papiers gras. Je suis sûr qu'il en souffre, qu'il préférerait être toujours maudit."
PATRICK GRAINVILLE "Je ne le connais pas très bien, je ne l'ai pas tellement lu... Mais je dis cela sans agressivité. Je le vois parfois à la télévision, il m'amuse et m'agace un peu. J'ai bien connu Montherlant, qui aimait beaucoup Jean Dutourd et me parlait souvent de lui. Mais je ne l'ai jamais rencontré, lui, Dutourd. À la télévision, il est cabotin, baladin. Il fait son numéro ; après tout... Il a une tête marrante, des airs rigolos, il provoque..."
DENIS ROCHE "L'infamie. Rien à dire d'autre."
GABRIEL MATZNEFF "C'est un très vieil ami à moi. Lorsque j'ai débuté il y a vingt ans, il a été parmi mes aînés l'un de ceux qui m'ont témoigné le plus de sympathie. Il est surtout l'auteur de très beaux livres - en particulier Pluche ou l'amour de l'art que je tiens pour un fort beau roman. Il est très chaleureux, drôle. Il ressemble à ses livres, ce qui est d'après mois le suprême compliment que l'on puisse faire à un écrivain."
MARC-EDOUARD NABE " A l'intérieur de mon journal intime, je commente ainsi le dernier livre Jean Dutourd : "le plus paternaliste de nos clowns agonisants est celui se croit le plus intelligent : Jean Dutourd n'est pas intelligent : il est maladroit. C’est la bête la plus gauche du monde qui vient d'écrire la Gauche la plus bête du monde. Le jour où cette grosse tête pleine de fiches bristol comprendra que ni la mémoire, ni la vivacité d'esprit, ne s'approchent, même de loin, de l'intelligence, nous en serons débarrassés."
Article sur Au Régal des Vermines - Le Quotidien de Paris - 18 février 1985

Celui par qui le scandale est arrivé chez Pivot
Marc-Edouard Nabe, auteur d'un pamphlet hurlant de l'espèce célinienne, a tout fait pour transformer "Apostrophes" en ring de boxe par ses provocations. Le match a bien eu lieu mais, après l'émission, c'est notre collaborateur Georges-Marc Benamou qui s'est improvisé adversaire de Nabe : il s'explique ci-contre.
C'est tout dire ; on se serait cru chez Polac, vingt-quatre heures avant le rendez-vous... Voilà bien longtemps que le gentil babil des écrivains venus chez Pivot assurer leur service avant vente n'avait été troublé par les vociférations d'une joute verbale. A la gauche du chic Pivot Marc-Edouard Nabe, a sa droite Morgan Sportès et Jean-Marc Roberts. Thème de l'émission : "Les mauvais sentiments". Les autres invités Anne Vergne, Tabary et Louis Julien seront éclipsés par la vigueur des débats. Le premier livre de Nabe "Au régal des vermines" (1) fait hurler Sportès et dans une moindre mesure Roberts... Nabe multiplie les phrases provocatrices, joue - selon lui - avec des propos à tous les degrés tant et si bien que la température monte. A coups de phrases assassines, Sportès massacre Nabe qui vitupère de plus belle : "Vous n'êtes pas des écrivains !" lance-t-il à ses contradicteurs, puis se retournant vers Pivot : "Parlons enfin de littérature sur ce plateau !". Sportès continue en sortant des phrases du bouquin : Au sujet des juifs : "C'est la race que Dieu a choisie pour souffrir, celle qui a la chair du Christ dans son coffre-fort ou dans son petit porte-monnaie pourri" Aïe, aïe... Pivot prépare son effet : " J'ai reçu un télégramme de Stirbois" (2) et déclare en substance que l'ami de Le Pen le félicite d'accueillir Nabe à son émission. Ce dernier semble surpris et paraît ne pas connaître l'homme du Front national et lâche :" Le Pen est un démocrate, un reaganien" ce qui fait hurler une partie de la salle. Cela chauffe vraiment... Notre collaborateur Georges-Marc Benamou trépigne devant son téléviseur. Puis n'y tenant plus saute dans sa voiture et à l'intention de mettre les points sur les "i", et va mettre son poing dans la figure de Nabe, après l'émission, Tabary, le papa d'"Iznogoud", qui rêve d'être calife à la place de qui vous savez, pensait à tort à un show télévisé pour vendre un bouquin. Mais le cinéma a duré après la séance, et la LICRA devait déjà préparer son procès en diffamation. Pour sa première télé, Nabe a crevé l'écran : reste à savoir si ses théories lui permettront, bien qu'il s'en défende, d'échapper à une étiquette d'extrême droite que d'aucuns voudront coller à la page de garde de ses ouvrages...
Ch. G
Dominique Durand est le premier à parler de Au Régal des Vermines - Le Canard Enchaîné - 13 février 1985
NABE RECURE PLUS NOIR
Un trou noir, comme après une bombe lancée par un terroriste entraîné dans on ne sait quel camp. Une écriture sur papier de verre qui bousillerait un écorché. Un vrai petit con méchant, ce Marc-Edouard Nabe (1), dans son premier livre qu'il pourrait rallonger de cinq mille pages. Ce "freluquet morbide d'une vingtaine d'années" en fait trop : il aimerait tant qu'on le haïsse, qu'on le foute en taule, le roule sur le gril, l'envoie devant le peloton... Il n'aime rien, ni personne, a horreur des amis, qui lui rappellent le réveillon, et surtout se hait lui-même avec un plaisir manifeste qui donne un talent fol. Il n'aime que le Jazz (J majuscule, SVP) : "Thelonius Monk est le plus grand philosophe", et il écrit là-dessus des pages éblouissantes comme les plus beaux chorus. Il est raciste, n'aime que l'Afrique "fétichiste, spasmodique, rituelle, spirituelle" et, bien entendu, la "sous-race ignoble sont les Blancs." Les juifs ? "S'ils sont si abjects, c'est qu'ils sont le salut de toute la honte de la terre." Ambiguïté fétide, il s'en fout : il avoue que son éditeur lui a sucré vingt pages sur le sujet. Provoc' de jeune phtisique des lettres à propos de Lucien Rebatet, l'auteur des "Décombres" : "Aussi antipathique que moi ! Comme ne pas s'y blottir ? Il avait la foi, la foi gammée." Et Brasillach, et Drieu, et Céline.... et surtout Léon Bloy, qu'il adule : il fait un portrait magistral, inoubliable, de cette " tortue éléphantine, rapide comme un guépard ", Bloy qui a " frankensteinisé" Dieu, lequel lui avait posé un lapin, et Léon prouva que le Dieu des autres n'existait pas, sauf le sien. Nabe dit tout sur tout : "Je sais tout", dit le freluquet. sur la "béatitude du monde", avec plein de lieux commun éructés de façon nouvelle, sur les femmes, qui ne doivent qu'être belles et pousser des portes en faisant cliqueter ces porte-clefs, les hommes. Ce livre-pieuvre hénaurme nous envoie des giclées d'encre à la gueule, nous fait cracher, m'a fait hurler, et pourtant... "Je ne noircis pas la vérité, je la verdis, à la façon de la pourriture qui faisande." Ce maigrichon teigneux nous tend un tableau de Soutine qui remue la tripaille. Des polémiques sur ses admirations fascistes ? Il les aura, il en redemande. Mais dans son râle il ne plagie personne, il écrit avec sa propre bidoche haineuse dans un style pas vu-pas pris depuis "Le gala des vaches" d'Albert Paraz. Pas un épigone, Nabe : un mutant, un "Alien", un qui nous voudrait du bien après que nous eûmes crevé lui le premier. Un fou de littérature ("Plus on écrit, moins on communique avec les autres."), qui tente de se saigner de son substantifique moi. Peut-être le rien-beau d'un seul livre, qui partira ensuite vendre des poisons violents en Abyssinie Découvrez cette pierre noire, cette veuve noire, ce joyau aberrant. Vous pourrez m’insulter ensuite, c'est son style. Après tout, les journalistes font partie de sa longue liste des "raclures infâmes " qu'il convient d'envoyer au Vel' d'Hiv'. Mais ce ne sont que paroles merdales de freluquet possédé. On en reparlera.
D.D
(1) " Au régal des vermines", par Marc-Edouard Nabe (Barrault Ed.)
|
|