Chronique de Siné sur Oui et Non - Charlie Hebdo - 18 novembre 1998
Siné sème sa zone
Il faut savoir raison garder ! Quand j’entends quelqu’un employer cette expression, j’ai immédiatement une furieuse envie de cul-botter et de gueule-claquer. Les politiques en sont particulièrement friands. Cette tournure affectée et prétentiarde a le don de hors de moi me foutre. Je rien n’y peux, c’est que moi plus fort ! En revanche, si vous bandez au bon français, une un beau, au vrai, à celui que, hélas, ne court plus les rues, lisez les articles de Marc-Édouard Nabe qui viennent de paraître aux Éditions du Rocher en deux volumes. Dans « NON », tout ce qu’il abomine et le fait gerber, dans « OUI », tout ce qu’il adore et porte aux nues. Ça saigne, ça crispe, ça swingue, ça sue la passion. Nabe ne se contente pas de décoiffer, il arrache les cheveux par touffes. S’il n’est pas difficile de partager la plupart de ses haines, j’avoue qu’il est souvent duraille de souscrire à certaines de ses amours aberrantes. Mais l’excès en tout étant loin d’être un défaut, son style incomparable de jusqu’au-boutiste forcené en fait un redoutable et réjouissant polémiste. Nabe est, de plus, l’un des rares écrivains à bien connaître le jazz, et le box. Il en parle d’une si émouvante façon qu’on a souvent envie – un comble – d’interrompre sa lecture pour écouter quelques morceaux de musicien dont il fait l’apologie.
Droit de réponse de Gilles Tordjman – Marianne - 22 au 28 juin 1998

Marianne a publié, dans son n°45, un article intitulé « Mais où sont passées les grandes gueules d'antan? » dans lequel votre journaliste a réitéré une insulte à mon égard, proférée dans le mensuel l'Eternité de février 1997. Pour avoir rendue publique cette injure lors d'une émission télévisée, deux journalistes, Jérôme Bonaldi et Frédéric Taddéï, ont été condamnés, par jugement du 12 décembre 1997 rendu par la 17° chambre du TGI de Paris, à une peine d'amende et au versement de dommages et intérêts. Dans ses conclusions, le tribunal note : « S'il est établi que les deux prévenus ne sont pas les auteurs initiaux de cette injure, qu'ils ont empruntée à la plume d'un tiers, et reproduite, oralement et à l'image, dans le cadre de leur émission, ils ne sauraient pour autant s'exonérer de toute responsabilité en soutenant qu'ils n'ont fait qu'informer le public d'un événement, particulièrement spectaculaire, et adapté à un effet visuel constitué par la publication insolite d'une pareille invective dans un nouveau journal : tout d'abord, les prévenus ont fait le choix de divulguer, à un large public, une attaque odieuse contre la partie civile, qui n'aurait reçu qu'une diffusion confidentielle si elle était demeurée cantonnée aux lecteurs d'une revue encore inconnue de tous. [...] En agissant ainsi, les prévenus se sont rendus personnellement coupables, comme auteurs principaux, du délit d'injure envers M. Tordjman. » Il ne m'appartient pas de réagir aux opinions de M. Nabe, qui ne relèvent ni du journalisme ni de la littérature. En revanche, lorsque votre journaliste note que l'auteur de l'injure « s'était, sur trois pages et en caractères énormes, offert le luxe » de m'injurier, il prend la responsabilité de redonner vie à l'outrage en le présentant sous un jour favorable.
Patrick Besson raconte un déjeuner avec Nabe dans Optimum - juin 1998

Un samedi sur deux environ, Marc-Edouard Nabe et moi nous déjeunons au Bistro 121 (Paris XVème). C'est notre Shabbat à nous. En règle générale, Marc-Edouard Nabe fait maigre : saumon mariné au gingembre et sole grillée - et je fais gros : escargots de Bourgogne et confit de canard. San Pellegrino pour lui, pinot noir d'Alsace pour moi. Marc-Edouard Nabe me prend parfois un peu de vin mais je ne lui prends jamais d'eau. Il est assez dessert, constante chez les amateurs de poisson. Autour de nous, retraités et familles. [...] Le bistrot 121 nous plaît, à Marc-Edouard et moi. Nous n'irions pas ailleurs. Le service est comme celui de Noah : impeccable. J'ai remarqué qu'avec chaque ami il fallait avoir un restaurant fétiche. [...] Marc-Edouard est l'un des plus grands, l'un des plus pauvres et l'un des plus gentils écrivains français vivants, bien que sa dernière oeuvre s'appelle Je suis mort (Gallimard, 1998). En dix ans d'amitié, je n'ai pu déceler chez lui l'ombre d'une bassesse, un résidu de malhonnêteté, un soupçon de médiocrité, une larme de bêtise ou l'apparence d'une lourdeur - et pourtant je suis d'un naturel malveillant, ce que je dois sans doute à mes origines croates. [...]

Nabe a écrit quinze livres, dont voici les titres : Au régal des vermines (Barrault, 1985), Zigzags (Barrault, 1986), Chacun mes goûts (le Dilettante, 1986), Le bonheur (Denoel, 1988), L'âme de Billie Holiday (Denoel, 1992), La Marseillaise (le Dilettante, 1989), Nabe's dream- Journal intime I (Le Rocher, 1991), Rideau (le Rocher, 1992), Petits riens sur presque tout (le Rocher, 1992), L'âge du Christ (Le Rocher, 1992), Nuage (le Dilettante, 1993), Tohu-Bohu-Journal Intime II (le Rocher, 1993), Lucette (Gallimard, 1995), Inch'Allah-Journal Intime III (le Rocher, 1996), et donc ce Je suis mort, roman presque autobiographique. Nabe est le meilleur écrivain de ma génération, ce n'est pas un aveu facile à faire, mais il est tout de même plus facile à faire pour un Gémeaux que pour, par exemple, un Lion. Il a l'oeil, le coeur, la patte, ainsi que l'esprit. Il y a un écrivain français vivant à lire, c'est lui, alors profitez-en surtout maintenant qu'il est mort.
[...]
Ophélie Winter parle de Nabe dans une interview du Figaro Magazine - 13 juin 1998
Ophélie Winter Un esprit sain dans un corps sain
Chanteuse, actrice, bientôt productrice de cinéma : Ophélie Winter a réussi à échapper à un destin de Spice Girl. A 24 ans, elle multiplie les initiatives et collectionne les succès. Portrait d'une jeune fille presque rangée.
Soudain, la tornade blonde vêtue de noir s'est assise. Elle a commandé un thé, très Miss Marple - ce que n'a pas noté le serveur du bar qui avait tout de suite remarqué qu'il s'agissait d'Ophélie Winter. Elle s'est excusée d'avoir mal à la lèvre qu'elle s'était fracassée la veille sur le coin d'une table - pulpeuse fiction. Puis elle a allumé une Marlboro Lights. Enfin apaisée ? A peine. Dès la première bouffée, elle a pesté en se disant que, depuis son retour des Etats-Unis, elle s'était remise beaucoup à fumer. Ophélie Winter, c'est mademoiselle 100 000 volts. Une énergie à faire pâlir de jalousie l'inventeur de la dynamo. Le sex-appeal en plus. Et pourtant, assure-t-elle, sa vie est devenue, depuis quelques mois, la Mer de la Tranquillité. La nuit, en tout cas. Sa dernière sortie en boîte remonte à six mois et elle n'y est restée que cinq minutes. Trop chaud, trop enfumé, trop futile. Les Planches sentait un peu le sapin. Le soir, désormais, c'est repas à la maison, Playstation et télé ou vidéo. Tout aussi futile ? Pas sûr. - Il y a quelques semaines, je regardais l'émission de Paul Amar qui recevait Marc-Edouard Nabe. Il m'a à la fois amusée par ses provocations sur mai 68 et ses "petits cons qui fumaient des pétards dans leurs appartements de l'avenue de Breteuil", et intriguée avec le thème de son livre où il raconte son décès. Le lendemain, j'ai acheté son dernier livre, Je suis mort. Voilà pour tous les directeurs de chaînes qui se demandent si les émissions littéraires font vendre des livres.
(…)
Jean-Christophe Buisson.
N comme Nabe - Yann Moix, Marianne, 4 au 10 mai 1998
Dans Je suis mort (1), son dernier roman, son fils apparaît déguisé en Zorro, personnage auquel Marc-Edouard Nabe s'apprête à consacrer un essai. « Ce livre sur Zorro, je l'écris pour mon fils, comme Delon avait fait son film pour le sien. » De temps en temps, don Diego, comme le romancier, se transforme en polémiste, se déguise en justicier. Le mythe de Zorro, c'est le mythe de l'écrivain. Dans le Zorro de Disney, Bernardo, qui, tout muet qu'il soit, représente le langage, est le seul complice de la transformation du quidam en héros. Kafka, petit employé de bureau, se métamorphose le soir, en rentrant chez lui, et invente une vision du monde. Proust, mondain notoire, se transforme, une fois dans sa chambre, en génie universel. Louis-Ferdinand Destouches, misérable médecin de banlieue, revêt le masque de Céline et signe des chefs-d'œuvre. Une étonnante vision de Zorro. (1) Editions Gallimard, collection « L'infini », 100 p., 75 F.
Article de Lire sur Je suis Mort - avril 1998

Moi, Nabe, anarchiste sectaire.
JE SUIS MORT par Marc-Edouard Nabe, 114p, Gallimard, 75F
Ce fut un "Apostrophes" historique. En réponse aux accusations d'antisémitisme formulées à l'encontre de son très célinien pamphlet Au régal des vermines, Marc-Edouard Nabe attaquait la Licra, aggravait son cas en déclarant que Jean-Marie Le Pen était un "démocrate" et se faisait casser la gueule à la sortie. Ensuite, il expliqua dans Le Quotidien de Paris qu'il n'était pas un "fasciste" mais un "anarchiste sectaire" pour qui le mot de "démocrate" était une insulte, et déclara : " Les téléspectateurs ont assisté en direct au suicide d'un écrivain, dès son premier livre." Treize ans après et sans oublier une quinzaine de bon livres (dont un Journal-fleuve) ni le record du plus-mauvais-dossier-de-presse-de-sa-génération, Nabe revient sur les lieux du crime. L'intrigue de ce roman en forme de justification est transparente. Il y est question d'un jeune comédien qui a sabordé sa carrière avec un trou de mémoire dévastateur, trou noir dans lequel le "Milieu" a pris soin de l'enterrer vivant. S'étant suicidé dès l'incipit, le narrateur de ce roman d'outre-tombe médite sur le monstre qu'il a enfanté. Pas une provocation gratuite, ni un ricanement, à peine une pincée de narcissisme (nul n'est parfait !) et même une émouvante "lettre à la mère" pour achever ce plaidoyer promo domo... le petit con de 1985 a mis de l'eau dans son vin. Demeurent les qualités de celui qui manie l'autodérision au point d'avoir pris le pseudonyme de Nabe parce qu'on le traitait de "nabot" : style, sensibilité et sincérité... bref, cette trinité rare qui fait un écrivain.
C.V
Critique de Jean-Louis Kuffer sur Je suis Mort - 24 heures - 17 mars 1998
Je suis mort, écrit Nabe, mais est-ce intéressant ?
À l’approche de la quarantaine, l’ex-enfant terrible des lettres françaises paraît décidément égarer son talent. On espère qu’il survivra à son dernier « roman »...
Entré en littérature sous le signe de l’invective et de l’opprobre, il y a treize ans de ça, avec un premier livre provocateur et bourré de qualités, Au régal des vermines (Barrault, 1985) qui lui valut de se faire tabasser sur le plateau d’Apostrophes, Marc-Édouard Nabe a publié à ce jour une quinzaine de livres (dont plusieurs volumes d’un journal comptant des milliers de pages) dans lesquels se déploie un grand talent très inégal, souvent gâté par la mégalomanie et le défaut d’autocritique. Tout à fait percutant et (souvent) original quand il improvise sur les sujets qui lui sont chers (le jazz, la littérature, le génie des lieux, tout ce qui l’enflamme ou le hérisse), comme on l’a vu dans Zigzags (Barrault, 1986), Nabe est une sorte d’essayiste lyrique et de peintre en mots que son tempérament à foucades jette de tous côtés, fulminant un jour comme Bloy, grinçant comme son défunt ami Reiser, se prenant pour le rejeton de Céline, félicitant le Christ de l’avoir rencontré ou se lançant, parce qu’il le faut n’est-ce pas, dans le roman. C’est ainsi que ce chroniqueur brillant et brouillon de son cher lui-même (Le Bonheur, Visage de Turc en pleurs) et de ses chers goûts (Chacun mes goûts) s’est égaré une première fois dans Lucette, évoquant la veuve de Céline comme il eût bien mieux fait de le faire sans chichis, en témoin plus délicat. Or, son dernier livre est à vrai dire plus inquiétant, qui tourne carrément au naufrage si l’on excepte les quelques pages du début et de la fin, où Nabe nous épargne justement les contorsions du romancier qu’il n’est pas. Observant d’abord les instants suivant son suicide (au revolver 22 long rifle Uberti à six coups...) Nabe nous gratifie, au commencement de Je suis mort, de quelques pages d’un humour noir gratiné qui doivent bien à son personnage composé de dandy. Hélas, cela se gâte très bientôt, avec une histoire invraisemblable d’acteur « mimitateur » qui se traîne dans un bric-à-brac auquel l’auteur ne croit pas plus que le lecteur. Seules touches vraies : celles qui se rapportent à la vie de Nabe. Auquel, après cette mort théâtreuse, on souhaite bonnement de revivre...
Jean-Louis Kuffer.
Dossier sur les pamphlétaires par Yann Moix - Marianne - 8 mars 1998
 
 
 
Mais où sont les grandes gueules d'antan ?
Le pamphlet mis à mort par le politiquement correct. Il n'y a plus de pamphlétaires. Ce manque de postérité ne doit pas tout à la sévérité des tribunaux. La tendance actuelle est au conformisme douillet. Par Yann Moix Le pamphlet, dans sa forme traditionnelle, celle d'une virulence sans bornes, n'existe plus. Cette disparition nous intéresse. Certes, les genres littéraires vont, viennent, séjournent parfois dans quelque purgatoire où les mœurs et les modes les relèguent pour des séjours plus ou moins longs. il appartient au destin d'une langue, à son épanouissement propre, de s'incarner tantôt dans le quatrain, tantôt dans le théâtre ou la prose, pour rendre compte d'une âme dans son époque. Tous les styles sont forgés dans leur époque. Tous les styles sont forgés dans leur époque, et même, ils en sont les indissociables corollaires, les enfants naturels ; l'écrivain de génie est celui qui découvre la forme consubstantielle à son temps : la phrase célinienne, par exemple, est une sécrétion quasi biologique du XX siècle ; elle ne décrit pas seulement la guerre, elle est la guerre. Or, toutes les périodes de notre Histoire ont généré leurs révoltes, leurs coups de gueule, leurs crises de nerfs littéraires à travers ce défouloir qu'est le pamphlet. Sauf la nôtre.
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