Article du Capitole - novembre 1990

DIFFICILE de ne pas boire les paroles de Marc-Edouard Nabe. Son élixir à lui n'a rien d'enivrant : " Ma boisson préférée ? Les larmes de la Vierge. Directeur ès provocations, il a fait du verbe "taquiner" une religion. Physiquement Nabe a du charme, intellectuellement, du talent. Les plis de ses costumes ont un fini impeccable. Il a enfanté six livres et crache de l'encre à son rythme. Chanceux, il avait tiré au sort la suite de Dali lorsqu'il s'agissait de choisir les chambres du Meurice "pour en finir avec les années 80". Sa femme vient de lui donner un fils, Alexandre, né sous le signe de la Vierge (encore elle ?). Son livre Au régal des vermines l'a fait entrer dans le Panthéon des agitateurs en 1985. Calme en apparence, Marc-Edouard a du génie, bouillonne intérieurement. Sa plume a oublié la clémence et c'est pour ça qu'on l'aime. Très rive gauche, il a transformé le XVe arrondissement en Q.G. (quartier génial). Modiano, lui, préfère le XVIIe, chacun son ventre dans Paris. Nabe a pour maîtres-penseurs, en vrac et dans le désordre : "Trois peintres, cinq jazzmen, deux sculpteurs, un philosophe, une chanteuse." S'il devait tirer sur quelqu'un à Bagatelle après l'avoir souffleté, ce serait : "le Pouvoir". Par ailleurs, peu de gens l'impressionnent, ses idoles sont nos amies les bêtes. Être à dix ans de l'an 200 n'altère pas ses bondieuseries : "Ma définition de la provocation ? Aimez-vous les uns les autres." N'essayez pas de vous faire une idée du personnage, Marc-Edouard Nabe est plusieurs.
MARC-EDOUARD NABE. Né le 27.12.1958, à Marseille. Études : néant. Antécédents littéraires : six livres. Au régal des vermines (1985, Ed. Barrault), Zigzags (1986, Ed. Barrault), Chacun mes goûts (1986, Le Dilettante), L'âme de Billie Holiday (1986, Denoël), Le Bonheur (1988, Denoël), La Marseillaise (1989, Le Dilettante). Signe particulier : père de famille depuis le 17 septembre 1990.
M. Audetat parle de Visage de Turc en pleurs - L'Hebdo suisse - 1er novembre 1990

Visage de Turc en pleurs De Marc-Edouard Nabe
Il y a quelques mois, Marc-Edouard Nabe avait publié "Rideau" : un pamphlet un peu minable, un peu beauf, vite écrit en ronchonnant devant la télévision, et donc médiocrement inspiré. Oublions : son "Visage de Turc en pleurs" possède la puissance mille fois supérieure d'un récit qui éclate et résonne longtemps. Car, cette fois-ci, son écriture convulsive a trouvé à qui parler : elle va fouiller un vieux rêve d'Orient tapi au fond de lui et lui fait respirer l'air de Byzance, de Constantinople, d'Istanbul, de trois villes en une seule qui font bouillir l’imagination. Ce qui l'amène là ? Une ascendance familiale ; du sang gréco-turc qui coule dans ses veines et qui serait responsable, dit-il, de ce tempérament "électriquement agressif". Rien à voir pourtant avec une quête vaseuse des origines, même si le voyageur s'arrête d'abord devant l'ancienne ambassade de France où son grand-père a travaillé de 1918 à 1930. Non, ce qu'il visite ici, c'est une ville hallucinée. Sous l'emprise des mots comme on le serait d'une drogue, à la manière de Céline allant au bout de sa nuit et découvrant New York. C'est vrai, la réalité déçoit. La Corne d'Or est devenue une coulée noirâtre et huileuse où "pataugent des usines" ; le Grand Bazar c'est "les Halles en aussi con" ; le Café Pierre Loti est si banalement triste que "seul un portrait de Loti par le Douanier Rousseau m'empêche de pleurer" ; et toute la ville semble "ternie par un passé trop riche". Mais peu importe car, comme Loti justement (le livre consacre à cet écrivain un peu méprisé quelques jolies pages), Marc-Edouard Nabe aime une Istanbul de pacotille tirée de ses rêves et qui serait, pour lui, "la vraie Turquie, la seule Turquie". Comme Raymond Roussel qui avait écrit ses "Impressions d'Afrique" en naviguant vers l'Asie, reclus dans sa cabine, Marc-Edouard Nabe voyage enfermé dans son cinéma intérieur. Il fait ainsi exister une ville fabuleuse, en baroque dégoulinant, avec du swing sur le pont de Galata, des volutes d'images sortant des narghilés, et des jouissances drôlement scabreuses. Son Istanbul, il l'accouche au forceps ; il y a des giclements de derviche dans l'écriture, de la beauté dans la fureur. Et voilà ce qui compte, plutôt que ses réflexions de "jeune mystique à l'état sauvage". Comme dirait Philippe Sollers qui l'accueille dans collection gallimardesque ("L'Infini"), ces dernières sont parfaitement gratuites et n'ont par conséquent aucune valeur d'usage.
Gallimard, 224p
M.A.
Gérald Arnaud évoque L'Âme de Billie Holiday et La Marseillaise - Yéti - 1er novembre 1990

BILLIE QUI N'EN FINIT PAS, 30 ANS APRES SA MORT, D'ETRE LA MEILLEURE (et pour certains la seule) chanteuse de jazz. Elle a inspiré récemment deux jolis bouquins : en français L'âme de Billie Holiday de Marc-Edouard Nabe (Denoël) et en anglais Don't explain (Writers & Readers) de la poétesse afroaméricaine Alexis de Veaux. Le jazz provoque chez Nabe des sécrétions plus vénéneuses dans La Marseillaise (Le Dilettante), noyant sa rancoeur contre le bicentenaire de 89 dans les eaux fangeuses de l'East River - où l'on retrouva (en 70) le cadavre du grand saxophoniste Albert Ayler. Le style est à bile, et la morale un peu courte "La France est lamentable... Ayler était le dernier jazzman..." Bref, tout fout le camp, ça on le savait déjà. Cela dit, tant qu'à prendre un nègre pour écrire ses Mémoires, Miles Davis aurait sans doute mieux fait de choisir Nabe. Le sien, un nommé Quincy Troupe, en rajoute un peu dans le style troupier.
Gérard Arnaud.
Télérama parle de l'hommage à Albert Ayler avec Nabe et Charles Tyler - 31 octobre 1990
HOMMAGE A ALBERT AYLER L'Entrepôt, ex Frédéric Mitterrand, est maintenant aux mains d'un amateur de jazz sagace et enthousiaste. Donc programmation de films tournant autour du jazz. Et concerts. Pour donner le ton, soirée d'hommage à l'un des plus grands saxophonistes et certainement le plus méconnu, avec projection du film Le dernier concert d'Albert Ayler, lecture de La Marseillaise de Marc-Edouard Nabe (très beau texte sur Ayler), concert avec Charles Tyler, un compagnon des années free, et du Jack Berrocal Quartet (avec, à la contrebasse, Francis Marmande, le divin blond au public amouraché). Le 3, L'Entrepôt, 45-40-78-38.
Aujourd'hui à Paris parle de l'hommage à Albert Ayler avec Nabe et Charles Tyler - 17 octobre 1990

Je me souviens d'Albert Ayler...
Soirée hommage au grand musicien de jazz. Rendez-vous le 3 novembre à l'Entrepôt*...
"Les derniers dandys sont des jazzmen" dit Marc-Edouard Nabe, auteur de La Marseillaise (Le Dilettante), ouvrage dédié à Albert Ayler, saxophoniste disparu en 1970. Il sera présent pour une lecture.
Lors de cette soirée, quatre musiciens se réuniront pour un concert unique : Jack Berrocal, Hubertus Biermann, Francis Marmande et Jacques Thollot.
Un bel hommage...
C.B
*7, rue Francis-de-Pressensé. Entrée libre.
Colette Porlier évoque 10 ans pour rien ? - Paris Match - 2 août 1990

LE MEURICE REDORE SON BLASON LITTERAIRE
Tout le Paris littéraire s'asseyait à sa table. A la lumière des bougeoirs, Paul Morand, Ionesco ou Mauriac buvaient du champagne Heidsieck. Dans des effluves de "Joy", l’hôtesse, Florence Gould se contentait d'endives. C'était le jeudi dans les salons du Meurice où la milliardaire américaine vivait quatre mois de l'année. A un autre étage, Salvador Dali agençait savamment ses frasques. C'était autrefois. Depuis, la rive droite a été abandonnée aux hommes d'affaires pressés ou aux touristes. Pourtant l'hôtel Meurice voudrait que les écrivains viennent à nouveau tremper leurs plumes dans ses cocktails. Cet hiver, on a attribué le prix Novembre sous ses lustres en cristal. Puis, pour finir les années 80 littérairement, la direction de l'hôtel a enfermé dans ses murs neuf de nos jeunes écrivains le soir du réveillon. Chacun devait écrire une nouvelle sur le thème de la décennie écoulée. Bizarrement, il n'y avait pas de femme parmi eux. Mais, comme l'écrit Eric Neuhoff, "les femmes se débrouillent toujours pour avoir la vedette dans les livres". Un mois après, les songes d'une nuit d"hiver ont donné lieu à un livre, "Dix ans pour rien ? Les années 80" (éd. du Rocher) et à une autre soirée. On a appris ainsi ce qu'on savait déjà : il ne reste que les palaces pour nous dépayser. On n'a pas fini d'y décoller au champagne : d'autres soirées s'annoncent. En tout cas, au Meurice.
COLETTE PORLIER
Le Point évoque Nabe au détour d'un texte sur les éditions Claire Martin du Gard - 28 juin 1990

Sur les murs du local tout neuf, la peinture n'a pas fini de sécher, les menuisiers poncent et rabotent encore, et dans la vitrine deux livres se battent en duel : incontestablement, les Editions Claire Martin du Gard sont une toute jeune maison. Mais, grâce à leur nom, c'est un peu comme si elles avaient déjà derrière elles un passé illustre. Ne cherchez pas pourtant de ressemblance entre la propriétaire des lieux et l'auteur des "Thibault". Claire Martin du Gard, jeune femme brune et discrète, n'est pas une descendante de Roger (Martin du Gard), mais la fille de Maurice, son cousin, qui fut un critique renommé au milieu du siècle. Peu importe : grâce aux fréquentations de son père, Claire Martin du Gard prit très tôt le goût de la littérature : "Enfant, explique-t-elle, je savais qu'il ne fallait pas faire de bruit parce que Montherlant état là. Je me souviens des coups de fil de Morand à 7 heures du matin, et d'avoir joué dans un jardin plein de roses qui descendait vers la Seine, celui de Chardonne..." Voilà comment, trente ans plus tard, on se retrouve éditeur. Mais si Claire Martin du Gard a donné son nom à la jeune maison, c'est le critique Bruno de Cessole qui en est l'âme. Son ambition : jeter une passerelle entre le "nouveau roman" et les "néo-hussards". Dès le début de l'année prochaine, aux écrits d'Eric Nonn et de Jacques de Lude s'ajouteront des pamphlets - trop iconoclastes pour les grands éditeurs - signés Patrick Besson ou Marc-Edouard Nabe. Constat encourageant : grâce à son indépendance et à son audace, une petite maison peut encore, de nos jours, réussir à "chiper" des noms célèbres aux grosses machines éditoriales. FRANÇOIS DUFAY
Télé Star revient sur l'affaire Apostrophes pour la fin de l'émission - 16 juin 1990

LES PARENTHESES MUSCLEES D'"APOSTROPHES"
En quinze ans, "Apostrophes" n'a connu que deux véritables incidents. La prestation très alcoolisée (au sancerre) de Charles Bukowski, le 22 septembre 1978 ( "C'était comme donner du caviar aux cochons", se souvient Pivot), et le coup de poing, hors antenne, de Georges-Marc Benamou, le directeur du magazine "Globe", dans les lunettes de Marc-Edouard Nabe, l'écrivain. L'émission (15 février 1985) avait pour thème "Les mauvais sentiments" ! "Dix ans plus tôt, ajoute Pivot, Jean-François Chauvel, du "Figaro", avait voulu gifler Jean-François Josselin, du "Nouvel Observateur". Mais son micro-cravate, faisant office de lasso, l'en avait empêché..."
Légende photo : Charles Bukowski, l'esprit...du vin
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